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10.02.2013

Even dead things feel your love

Synopsis

Au terme de votre vie, à combien estimez-vous le nombre de minutes au cours desquelles vous avez commis une erreur irréparable ? De celle dont les conséquences régissent d’une douloureuse tyrannie vos agissements futurs jusqu’au trépas. Mon acte manqué ne dura pas plus d’une fraction de seconde et pourtant ma mémoire fracturée me renvoie sans cesse à cet instant précis tandis que la course du temps poursuit son inaltérable marche, m’éloignant toujours un peu plus de ce que j’ai perdu ce jour-là. Je me demande si notre dernière heure venue, les remords s’effacent, nous délestant ainsi d’un bagage bien lourd vers l’au-delà ou le néant, peu importe. Puis je me souviens alors qu’il s’agit là d’une délivrance qui m’est interdite, condamné à porter sur mes épaules ce fardeau à travers les âges, à moi qui suis immortel.

L’amour ne devrait jamais être éternel, car nul ne pourrait endurer tant de douleur.

Avis

La première chose à dire au sujet de ce livre est qu'il ne faut surtout pas reculer à cause de son titre peu engageant. Certes, pour un livre écrit et publié en français, se heurter d'emblée à un titre en langue étrangère, dont on ne comprend pas forcément la signification, qu'il faut s'entraîner pour réussir à le mémoriser et qu'on ne peut quasiment pas prononcer sans tousser, ça ne donne pas envie. Et pourtant ce serait une grosse erreur car non seulement ce serait passer à côté d'un très bon bouquin, mais ce serait se priver de ce qui en réalité une vraie pertinence quant au choix de ce titre. Non seulement parce qu'il contient toute l'âme de l'oeuvre, mais aussi parce qu'il est en fait une référence à une chanson de Petter Carlsen. 

N'étant pas une grande amatrice de bit-lit, j'entre souvent à reculon dans la littérature  vampirique, à la mode ces dernières années. L'ombre de la bit-lit y plane trop souvent. Mais le récit de Mathieu Guibé n'a rien à voir avec de la bit-lit, et dès les premières pages, j'ai été conquise par son écriture extrêmement soignée. Il ne fait aucun doute que l'auteur s'est relu jusqu'à se saigner les yeux pour chasser toutes les fautes possibles. Certes, ce n'est pas exempt de maladresses, on remarque notamment des passages où trop de phrases longues s'enchaînent tandis que les retours à la ligne sont trop peu nombreux (provoquant des paragraphes interminables), ce qui rend parfois le texte un peu poussif. Néanmoins, la maîtrise du passé simple et la richesse du vocabulaire, soutenu et souvent poétique, est absolument admirable et fait de chaque phrase un délice de lecture. 

L'auteur nous présente sa propre vision du vampire, une vision bien plus proche du mythe d'origine que ne l'est celle de la plupart des livres modernes. Lord Scarcewillow n'est pas un gentil vampire. Certes, il tombe amoureux d'une humaine, mais cela n'en fait pas un vampire végétarien tout mielleux pour autant. Tout au long du livre, il ne cesse jamais de tuer, de torturer, de se montrer sans pitié envers ses victimes. Les descriptions ne sombrent jamais dans le gore, mais elles n'épargnent pas non plus les détails. Le tout dans la plus grande sobriété mais avec un langage soigné, un mélange qui correspond parfaitement à l'époque classieuse où se déroule le roman. 

L'Angleterre et la noblesse victoriennes sont une autre raison pour laquelle j'ai adoré ce livre. C'est original et exotique, et même temps on respecte pleinement l'ambiance Bram Stoker. De même, l'histoire d'amour est bien plus proche des grands classiques que de la littérature moderne, cette dernière nous présentant le plus souvent des histoires (hélas réalistes) à la "je t'aime je te quitte je reviens bye bye je reviens encore". La romance entre Josiah et Abigale est à un autre niveau : profonde, exclusive, touchant à l'infini et à l'éternité. Certes, c'est une vision passéiste, mais qu'est-ce que ça fait rêver ! 

Le roman est divisé entre quatre parties qui chacune correspondent à une avancée significative de l'intrigue. Autrement dit, ça ne piétine pas, et c'est tant mieux. Durant la première partie, on peut être tenté de se dire que la romance est un poil trop aisée. C'est sans compter sur les retournements de situation cruels que l'auteur inflige à ses personnages. Rien ne leur est épargné, et les épreuves décidées à les séparer sont si absolues qu'on se surprend à espérer pour eux la moindre bribe de bonheur... tout en se doutant que ce ne sera jamais si simple. La facilité n'est pas de mise dans ce roman, y compris dans sa conclusion. 

Even dead things feel your love est, à bien des égard, un roman bien différent de ce qui sort le plus souvent sur le marché à l'heure actuelle. J'ai envie de dire que c'est une vraie création d'auteur. Le style littéraire est excellent, le récit original et moderne tout en étant d'inspiration classique, et ça ne sombre pas dans la rallonge commerciale puisqu'il s'agit d'un volume unique. La romance est à la fois belle et tragique, les personnages sombres et torturés. Bref, cet ouvrage est une belle preuve que même de nos jours, c'est encore possible de proposer des oeuvres remarquables, y compris sur le thème du vampire. 

Je remercie les Éditions du Chat Noir de m'avoir fait découvrir ce superbe roman.

Note finale :
8/10