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22.01.2012

Moi et les Borgia

Synopsis

Moi et les Borgia, mémoires horrifiques et burlesques de Michelotto Corella, tueur attitré de César Borgia, n'est rien de moins qu'un témoignage à vif issu du cœur de cette époque tourmentée. 
Un petit rappel historique pour aider le lecteur néophyte : XVème siècle, Italie ; César Borgia fut le second fils naturel du pape Alexandre VI et de Vanozza Catanei. Appuyé par son père, il tenta d'unifier l'Italie en conquérant, par la violence, la traîtrise et la ruse, les territoires théoriquement soumis au Vatican. Âgé de tout juste vingt ans, il se lança dans une campagne guerrière d'une rare férocité, qui alliée à son jeu calculateur et à son charisme terrifiant le portèrent rapidement au sommet d'une gloire lumineuse, éphémère...
Dans cette gigantesque entreprise, César Borgia n'accorda jamais sa confiance qu'à un seul homme : Miguel Corella, dit Michelotto, son bras droit, son chien, son ombre, qui pour le servir n'hésita pas à se muer en tueur attitré, affichant pas moins d'une centaine de victimes à son palmarès... Michelotto Corella, témoin direct des agissements et des vilenies du père et du fils Borgia, qui nous livre ici un recueil authentique, criant de vérité.

Avis

C'est ainsi que le lecteur pénètre dans une cour papale corrompue, dédiée de longue date à l'assassinat et la luxure. Une grande discussion réunit César et son père, au sujet de la nécessité de libérer l'Italie centrale des tenants des fiefs et d'éliminer au passage les adversaires des Borgia : vaste projet au cours duquel un minimum de 99 meurtres se révèle d'emblée indispensable. Alexandre VI confie cette manœuvre à son fils, car il l'a « jugé terrifiant dès l'âge de douze ans », et le croit apte à en faire un succès. 
Brandissant la bannière de l'Eglise, César met en pratique sa théorie la plus chère : le meurtre comme fin politique. Sans la moindre once de pitié, il élimine impitoyablement ceux qui lui font obstacle, quels qu'ils soient, et remporte la plupart de ses guerres par l'argent, le poison et les fausses promesses. Qu'importe l'aura malsaine qui enveloppe son nom : le génie et le machiavélisme de César Borgia fascinent, tout simplement. Michelotto Corella ne sera pas le seul à lui vendre son âme, hypnotisé par ses idées et son ambition dévorantes...
Non seulement Corella nous dresse un portrait direct des personnalités qui ont croisé sa route (Lucrèce Borgia, Léonard de Vinci, Louis XII, Nicolas Machiavel et nombre d'autres), mais il dépeint sans fard une société corrompue par le vice, où la fidélité s'achète aux ducats, où les serments ne sont jamais tenus (et surtout pas par César, « empereur de la trahison »), et où le crime et le viol font office de passe-temps aux victimes de l'ennui. Cette authenticité fait certainement la force de son récit : là où les romans d'aujourd'hui idéalisent une époque cruelle en y collant des personnages d'actualité, Corella, lui, y place des êtres on ne peut plus réels : cette époque, il l'a connue, il y était. Ceux qu'il a rencontrés ne possédaient généralement ni grandeur d'âme, ni noblesse de sentiments, et César et Alexandre VI se trouvaient sans aucune doute au sommet du vice... Exit donc les stéréotypes et les clichés issus du vingtième siècle : l'auteur n'a pas eu l'occasion de les connaître.
Un autre point où le récit de Michelotto Corella ne peut que frapper le lecteur est celui de l'écriture : le bras droit de César Borgia n'a jamais été un érudit, encore moins un écrivain, car il était d'abord soldat et assassin. Son livre ne contient pas de techniques particulières destinées à se jouer de l'attention du lecteur : son texte est vif et sincère, couché sur le papier sans réelle réflexion préalable. C'est pourquoi on ne peut que s'ébahir devant l'absence de fautes dont sont victimes la plupart des auteurs débutants : répétitions, phrases simplistes ou aux structures identiques, déséquilibre entre phases de dialogues et de narration, manque de ponctuation... Rien de tout cela ne vient entacher son ouvrage. 
Son langage populaire et argotique risquerait de faire tache aux côtés de textes raffinés, et pourtant on peut considérer cette vulgarité comme une sorte de raffinement à sa façon : ses mots sont vrais, vifs et francs, ils ne se perdent pas en tournures recherchées qui, finalement, ne feraient qu'éloigner sa crédibilité. Au contraire, chacun de ses propos s'ancre résolument dans la réalité, dans toute sa crudité et sa cruauté, sa « saleté » pourrait-on dire, sans rien dissimuler. On peut féliciter Jean Canolle pour son travail de traducteur, car de toute évidence il n'a pas dû être facile de trouver un équivalent français à ces nombreuses expressions de bas-italien. 
Evidemment, pour le reste, Corella restait un humain : il n'est pas impossible qu'il se soit trompé dans les dates ou qu'il ait oublié des événements importants, il l'admet lui-même sans honte (et se justifie en encourageant le lecteur à se référer à la pléthore d'historiens qui couchaient l'histoire des Borgia sur le papier au moment même où elle se déroulait). Ses souvenirs, pourtant, restent d'une incroyable précision, et si les descriptions physiques sont quasi-inexistantes, son talent éclate au contact des caractères, des ressentis et des décors. On attribuera à ces derniers une très probable part d'invention, mais il reste que le texte s'en trouve transcendé et donc agréable à lire. 
De même, sa construction pourrait laisser à désirer : les faits s'enchaînent sans le moindre repos, sans forcément de transition apparente, mais l'évolution des situations et des mentalités suffit au lecteur pour ne pas s'y perdre. Bien au contraire, cette façon de faire procure à l'œuvre une densité extraordinaire, accrocheuse, car tout y est incroyablement intense. Lire moi et les Borgia, c'est véritablement traverser une vie entière en accéléré, avec ses joies et ses peines, ses moments durs et ses victoires. Et il ne s'agit pas de n'importe quelle vie : c'est participer en direct à l'œuvre immense, bâtie au quotidien, d'une famille parmi les plus controversées du cours de l'Histoire. 
Moi et les Borgia n'est pas un roman ; ce n'est pas non plus une banale autobiographie commerciale. C'est un document historique, un témoignage direct, dense et cru. C'est un ouvrage où transparaissent les lieux, les gens et les faits dans toute leur authenticité. C'est aussi un livre accrocheur, déroulé avec un talent inattendu, où les mots sont acérés comme des poignards. C'est une œuvre où l'Italie et les Borgia ressuscitent littéralement pour nous faire vibrer. C'est sans doute un texte incontournable, celui qu'il faut lire pour revivre la Renaissance avec plus vérité que dans n'importe quel autre récit...

Note finale :
10/10